Flûte Manuel, t’es parti ?

Et puis un jour, je l’ai entendue. 

Accoudé au balcon, vue sur la rue étroite et le filet de soleil qui bientôt s’échappera pour laisser place à l’ombre, pire ennemi à Barcelone. Le rayon de lumière atterrissait sur son crâne, luisant, éblouissant, comme, je m’en apercevrais plus tard, le vert de ses yeux francs.

Il avait l’air de s’y connaître, pensais-je au début. Sûrement un de ces types qui veulent gagner de quoi croûter en jouant une mélodie répétée comme si on avait posé un tourne-disque dans la rue et que ses lèvres faisaient semblant de souffler dans les trous de sa flûte au son doux et reposant. Oui, il pourrait être comme tout le monde Manuel, mais ça le ferait bien chier. Toute sa vie il aura essayé de ne pas le devenir. Alors très jeune, plutôt que de devenir un de ses pingouins qu’il croise tous les jours alors qu’il tasse son sac de couchage dans un grand sac militaire vert kaki et part se nettoyer la frimousse dans quelque toilette de bar, il a décidé qu’il ne travaillerait pas. Pas lui. Les autres peuvent se les arracher, leurs contrats d’esclaves modernes souriants, connectés et supérieurs. Il sourit d’un air vague en nous regardant passer. Il ne nous voit pas toujours, ais-je l’impression. Plus tard, j’apprendrai que c’est à son grand-père, ou l’image qu’il en garde, qu’il sourit, qu’il parle, qu’il va retrouver, car nous allons tous au même endroit, pas vrai Manuel ?

Sel et poivre, il n’y a pas souvent droit dans les sandwichs que les voisins lui dégotent ou les pâtes que le vendeur de la place Vila de Madrid lui conserve, mais ses cheveux et sa barbe en sont remplis. Un vrai pâtre grec comme dirait ma grand-mère. Et il vous parle avec ce regard de ce qui ont vécu tant de choses qu’il suffirait de les regarder profondément, sans respirer, pour lire le monde comme dans un livre ouvert, sans le mal de tête et le bras qui pèse. Moi, ça me rend timide, ça m’impressionne, ce mec qui vit dans la rue et qui vous dit qu’il est de passage, qu’il va et vient, valse et coup de reins, virevolte au vent et au vin, il en a vu de belles et s’en va si ça lui convient. Manuel, la flûte, on lui a donné, comme tout ce qu’il a, sans qu’il ne demande rien, et il a appris à jouer, une mélodie, toujours la même, tellement écoutée depuis mon balcon, entre mes deux pauvres plantes, que Manuel a pour moi le goût du rouge et du blanc, du café, de la raie de lumière et des oreilles qui sifflent. 

Un jour il est parti, comme il était arrivé, sans un mot sur le trottoir où il dormait pour vous avertir de son départ, rien. Plus de flûte, juste le marchand de fringues de skate avec qui on a du mal à se hocher la tête et les gérants de la boutique de fringues d’occasion -on dit vintage ici- avec qui on s’entend comme flûte et stage d’été. La routine sans mélodie soufflée, on a sifflé le vagabond jovial et souriant, l’homme aux mille anecdotes s’est évanoui dans le labyrinthe des rues du quartier gothique.

Retour de reportage en vélo municipal. Il est là, deux mecs papotent avec lui. Un autre jour, j’entends sa voix depuis le balcon, entre le rouge et le blanc, elle sourit. Manuel est là, il est revenu. Qui est Manuel ? Un homme fort, mal rasé, aux yeux verts aussi profonds et clairs qu’un lac caribéen d’où s’écrase une cascade sauvage, un natif de Badajoz. Vous connaissez Badajoz ? Moi non plus. Personne ne connaît Badajoz outre ceux qui y vivent et ceux qui en ont entendu parler parce que Manuel leur a rendu visite au cours d’une pérégrination. Ses affaires sont au chaud, dans une grotte d’Almeria, là où hippies et immigrants clandestins vivent en bonne entente, là où la chaleur n’a pas le même glamour que celle de Marbella, si loin et si proche. Il aime à marcher, de la Catalogne à Marseille, si si, puis il voudrait aller en Italie la prochaine fois, oui oui. Manuel est un marcheur, un homme libre, les hommes comme lui avancent pour oublier qu’ils n’ont ni chaînes ni attaches. Les premières pèsent mais les deuxièmes soulagent. Mieux vaut marcher quand on est ni oppressé ni cajolé. Manuel siffle dans la flûte, coud dans le cuir, séduit dans la langue, écoute et parle. La nouvelle radio du quartier, c’est sur le trottoir au coin de la Rambla et de la carrer Canuda. Chaque jour, un intervenant, Alicia, la Française qui a promis à Manuel un dîner, avec qui il est allé au ciné, la jeune fille qui le pousse à rester sur le trottoir, sans trop savoir pourquoi. Il y a aussi cet autre homme qui a insisté pour qu’il aille manger dans son restaurant. Alors Manuel, vous comprenez, il hésite le Manuel, et puis, c’est une bonne occasion d’en parler avant d’y aller, alors autant pas se presser.

Peu à peu, Manuel se trouve un peu plus distant que les jours précédents. On le voit toujours, mais entre-lui et nous, une couche de crasse, un nuage odorant, c’est con, c’est moche, mais la rue, c’est aussi con et moche que ça. Une bonne douche, voilà ce qu’il faut. Sitôt dit, sitôt fait. Manuel revient rasé, frais comme un gardon comme disait mon pote Arthur -qu’es-tu devenu mon pote Arthur ?- et Manuel aime les gardons, de plus en plus d’ailleurs. Les êtres humains, ça commence à bien faire, il est venu ici pour le fun, maintenant, son grand-père lui dit de retourner à Badajoz, de ne manger que du riz et du poisson. Ermite, il saura se retrouver, se dit-il, nous dit-il. Pourquoi t’es-tu perdu ici Manuel ? Que sait-on de toi Manuel ? Comment séparer le bon grain de l’ivraie dans ton moulin à parole ? Le trottoir est vide, le sac de couchage rouge a disparu, avec lui Manuel, en route pour Almeria, retrouver ses affaires, puis crochet jusqu’à Badajoz. Là, avec son grand-père en tête, une cabane en bois en guise de trottoir, il vivra, seul, sans nous, se nourrissant de riz et de poisson. Sa conviction : le travail, hors de question. Manuel, énigme musicale, anguille chez les humains, bonne route. Flûte, reviens !